TourMaG.com, 1e TourMaG.com, 1e

logo TourMaG  




TourisTra : l'anatomie d'une chute... 🔑

Le covid n'est pas la raison de la chute de TourisTra


Le tourisme social a perdu l'une de ses marques emblématiques. Vestige de l'association Tourisme et Travail, TourisTra a été liquidée le 12 mars 2024. Alors que pour certains confrÚres, le covid a eu la peau de l'entreprise, pour un collectif de salariés, la vérité est bien plus complexe et tout autre. Nous avons interrogé 5 de ses salariés pour vous livrer l'anatomie d'une chute...


Rédigé par le Mercredi 27 Mars 2024 à 00:05

Le covid n'est pas la raison de la chute de TourisTra, bien au contraire - DR
Le covid n'est pas la raison de la chute de TourisTra, bien au contraire - DR
Dans le tourisme et dans le milieu des affaires, l'expression "too big to fail" sonne de moins en moins comme une vérité.

AprÚs plus de 80 ans d'existence et malgré 250 000 voyageurs par an, les salariés de TourisTra sont bien placés pour le savoir. Le géant du tourisme social est tombé, le 12 mars 2023.

"C'était une super boite, il n'y a pas à dire. C'était une entreprise humaine.

Il y a 20 ans, dans les Ă©coles d'animation ou en formation, les jeunes voulaient tous venir chez nous. Nous faisions rĂȘver tout le monde, mĂȘme nos collĂšgues du tourisme marchand.

Nous étions trÚs en avance et nous avons pris beaucoup de retard. Cette chute, nous l'avons tous vu venir,
" nous explique une salariée qui se retrouve sur le carreau aprÚs une trentaine d'années de boite.

Alors que certains se réfugient derriÚre le covid pour justifier cet effondrement, quelques salariés nous ont contactés pour livrer leur version des faits.

Les tĂ©moignages oscillent entre la nostalgie d'une pĂ©riode dorĂ©e et des souvenirs plus amers, voire mĂȘme (trĂšs) acides, d'une entreprise en Ă©ternel sursis, qui n'a pas pu ou su ĂȘtre sauvĂ©e.


"Non, TourisTra ne disparait pas Ă  cause du covid !"

Pour ceux qui ne connaissent pas TourisTra, montons dans la DeLorean de Doc.

"A la fin de Tourisme et Travail, en 1985, qui était associatif, deux sociétés sont créées.

Sur les cendres renaissent d'un cĂŽtĂ© l'ANCAV (Association Nationale de Coordination des ActivitĂ©s de Vacances des ComitĂ©s d'Entreprise) se voulant ĂȘtre l'organisme politique, puis de l'autre le bras exĂ©cutif : TourisTra,
" remonte dans le temps un des anciens salariés.

Bien que fondĂ©e sous Vichy, l'association Tourisme et Travail (TT) jouit d'une trĂšs grande proximitĂ© avec la CGT et la CFTC. Elle deviendra d'ailleurs, l’association exclusive de la CGT durant la guerre froide, selon un article de Sylvain Pattieu, paru dans la Revue internationale de l'Ă©conomie sociale.

Le 11 juillet 1986, suite au dĂ©pĂŽt d'un million de Francs (1 000 actions de 1 000 francs), la SARL TourisTra voit le jour pour "commercialiser les billets d’avion ou de train que TT, en tant qu’association, n’est pas autorisĂ©e Ă  vendre."

TourisTra, la contraction de vous savez quoi maintenant, prend donc le relais des activités de voyagiste de Tourisme et Travail, en se chargeant de l'exploitation des villages de vacances, tout en proposant de la billetterie.

Appuyée par la CGT, l'entreprise prend son envol.

Dans le courant des années 2000, elle accueillait jusqu'à 250 000 vacanciers chaque année dans ses 25 villages vacances, tout en faisant partir 55 000 passagers annuellement. Plus de 1 300 personnes y travaillaient.

Ces chiffres pléthoriques cachent une lente dégringolade. Le nouveau siÚcle apporte aussi son lot de révolution.

Nous entrons dans l'Ăšre de l'individualisme, du culte du self-made man et d'internet. Le tourisme social est alors en quĂȘte de sens et de positionnement.

L'activité de l'agence de voyages est un épiphénomÚne, en l'espace de 13 ans, le nombre de voyageurs est divisé par plus de 10 pour dépasser difficilement les 4 000 passagers en 2018.

"Nous b[allions droit dans le mur, tout le monde en était convaincu dans les villages et au siÚge, il fallait réduire la voilure !


Nous avons vécu sans remise en question à tous les niveaux.

Ce qui nous fait bondir, c'est que nous avons l'impression en lisant vos concurrents que TourisTra disparait Ă  cause du covid, ce n'est pas le cas.

Nous voulons faire émerger les véritables problématiques et les responsables," s'emporte une salariée choquée de la descente aux enfers de son employeur.

Touristra : "Il aurait fallu revoir le modÚle, il n'était plus fonctionnel"

Les directions ne sont pas les seules Ă  ĂȘtre pointĂ©es du doigt, par les 5 salariĂ©s que nous avons interrogĂ©s.

Les administrateurs et tous les organismes propriétaires de l'entreprise peuvent baisser les yeux en regardant la fin tragique de l'entreprise.

D'ailleurs, pour un autre acteur du tourisme social, revendeur des produits de l'ancien géant du secteur, il n'a jamais été possible de connaitre les véritables propriétaires de Sodistour, la société chapeautant Touristra.

Outre des liens Ă©vidents avec la CGT et le Parti Communiste, il est peu aisĂ© de savoir quels furent les actionnaires de l'entreprise, ni mĂȘme son Ă©tat financier, puisque les comptes n'Ă©taient jamais dĂ©posĂ©s.

L'opacité de l'actionnariat n'est pas la raison de sa chute.

"Notre business modÚle était à l'origine basé sur un mandat de régie, nous touchions pour chaque établissement 9 % des charges constatées, à cette somme, il fallait rajouter 6% de son chiffre d'affaires.

La société a vécu grassement de cette rente. Puis dans le courant des années 2010, nous sommes passés au contrat bail. Ce changement est devenu problématique.

Nous étions maintenant responsables de la gestion, des investissements,
" se souvient une ex-directrice de village vacances.

TourisTra n'a alors plus aucune garantie de toucher de l'argent, elle se retrouve à verser des loyers pour s'occuper de la gestion des biens immobiliers, sur lesquels, elle doit maintenant dégager de l'argent.

Pour les salariés que nous avons interrogés, mais aussi pour les observateurs du secteur, cette bascule serait alors le début de la fin pour ce géant aux pieds d'argile.

"La prise de conscience aurait dû avoir lieu à ce moment précis. Il aurait fallu revoir le modÚle, il n'était plus fonctionnel.

Les villages vieillissaient en raison du manque d'investissement des comités d'entreprise (leurs propriétaires, ndrl) et d'un exploitant fragilisé,
" poursuit la responsable.

Touristra :"La pandémie a juste permis de retarder l'échéance"

La société est sonnée, mais parvient coute que coute à se maintenir en vie jusqu'en 2018.

TourisTra est alors placée en procédure de sauvegarde.

"Nous avons depuis vécu sans remise en question au niveau commercial ou au sujet de l'exploitation.

Rendez-vous compte que la crise sanitaire a été notre meilleure période, sur la décennie écoulée, grùce aux aides d'Etat et des assurances.

La pandémie a juste permis de retarder l'échéance et la chute,
" estime plutÎt un autre salarié désabusé.

Pour les personnes que nous avons interrogées, les pertes s'élÚvent chaque année autour de 4 millions d'euros, quand les comptes basculent dans le vert en 2020 et 2021.

Depuis le plan de sauvegarde, TourisTra tente bien avec quelques maladresses un virage vers le digital, mais sans réellement y parvenir. La société est alors en apnée.

"Lors des 5 derniers exercices, les sujets n'ont été que les aides, la trésorerie, la débrouillardise pour se maintenir à flot.

Par contre, aucune décision n'a jamais été prise au niveau de la gestion, à cela il faut ajouter les congés payés qui n'avaient pas été provisionnés comptablement, à hauteur de prÚs de 2 millions d'euros.

Nous étions une vieille maison, dont il ne fallait pas seulement refaire la peinture, mais aussi quelques fondations,
" recadre un autre employé du siÚge.

Les employés auditionnés dénoncent un certain amateurisme des directions successives, un management d'une autre époque et un climat social ùpre.

Vous aurez compris, le chĂąteau de cartes ne pouvait plus tenir trĂšs longtemps.

Touristra : une derniĂšre saison entre "souffrance" et "conditions catastrophiques"

"M. Touchet est expert dans les plans de sauvetage, celui d'avant a été placé pour son carnet d'adresses.

Ils se sont appuyĂ©s sur des personnes qui ne venaient pas du secteur. Le conseil d'administration a le mĂȘme problĂšme. Nous Ă©tions entourĂ©s de personnes qui n'ont pas pris en compte les spĂ©cificitĂ©s du tourisme.

Durant des années, notre seule stratégie commerciale a été de monter les prix, sauf que les villages sonnaient parfois creux. Cela nous a fait perdre des milliers de journées vacances,
" explique une autre personne.

Des dirigeants qui ont subi TourisTra, sans vraiment la comprendre, ni pouvoir l'aider Ă  sortir la tĂȘte de l'eau.

Puis la belle s'est endormie. Elle a sombré dans un long sommeil sans qu'aucun beau chevalier ne se soit présenté pour la réveiller. En novembre 2023, la société est plongée en redressement judiciaire.

Une procédure dont elle ne sortira pas vivante.

"Quand je lis que les administrateurs judiciaires sont satisfaits, car ils ont pu maintenir les prestations jusqu'au bout. Peut ĂȘtre que financiĂšrement, ils ont fait leur job, mais ils ne savent pas les circonstances dans lesquelles se sont passĂ©es les derniers jours.

Humainement au siÚge, les salariés étaient en souffrance, quant à la montagne, nous avons travaillé dans des conditions catastrophiques.

On nous avait obligés d'ouvrir, sinon notre responsabilité était engagée, en nous garantissant de trÚs bonnes conditions, ça n'a pas du tout été le cas,
" interpelle, un responsable.

Entre les prestataires non payés, les commandes de linge et de nourriture qui ne sont pas livrées ou en toute derniÚre minute, les réparations non effectuées... L'agonie n'aura pas été sans douleur.

Et encore cela aurait pu ĂȘtre pire.

Un mois aprÚs la prononciation du redressement, les salariés s'invitent à une réunion, pour tirer la sonnette d'alarme.

"Nous sommes à quelques jours de la réouverture des villages-vacances, nous sommes dans le rouge.

Nous nous sommes invitĂ©s Ă  une rĂ©union. Il faut mettre tous les moyens en Ɠuvre pour ouvrir, il nous fallait valider des paiements, pour recruter, payer les fournisseurs, etc.


Sans ce coup de poing sur la table, nous n'aurions pas été en mesure d'ouvrir les établissements,
" nous rappelle l'un des anciens salariés.

Face à l'urgence de la situation, l'argent est débloqué à quelques heures du coup d'envoi de la saison. L'hiver sera difficile, mais les équipes vont le passer, puis le 12 mars la liquidation est actée.

15 des 18 villages vacances ont depuis été repris, quand les deux villages corses attendaient en début de semaine pour connaitre leur futur propriétaire.

"Nous devons reconnaßtre que les repreneurs sont efficaces et structurés, ce n'est pas de l'amateurisme.

Cela nous fait du bien d'ĂȘtre avec des personnes bienveillantes, qui tirent dans le mĂȘme sens et qui comprennent notre mĂ©tier. Nous avons pris une bonne claque, avec cette reprise, nous avons confiance,
" conclut l'un des responsables de villages vacances rassuré et soulagé de tourner la page.

Autres articles sur TourisTra :



Lu 5904 fois

Notez

Commentaires

1.Posté par Martino180 le 27/03/2024 08:40 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler
VoilĂ  la maniĂšre dont la CGT gĂšre quand elle est Ă  la tĂȘte d'une entreprise.... et c'est le modĂšle qu'elle voudrait imposĂ©e Ă  la totalitĂ© du pays !!!!

Nouveau commentaire :

Tous les commentaires discourtois, injurieux ou diffamatoires seront aussitÎt supprimés par le modérateur.
Signaler un abus








































TourMaG.com
  • Instagram
  • Twitter
  • Facebook
  • YouTube
  • LinkedIn
  • GooglePlay
  • appstore
  • Google News
  • Bing Actus
  • Actus sur WhatsApp
 
Site certifié ACPM, le tiers de confiance - la valeur des médias