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Tourisme : déréguler et copier le modèle espagnol, la fausse bonne idée ?

Les députés Alexis Jolly et Vincent Rolland ont déposé un rapport


La semaine dernière, deux députés, Alexis Jolly, du Rassemblement national, et Vincent Rolland, de la Droite républicaine, ont publié les conclusions de la mission d’information sur les freins au développement de l’économie du tourisme de l’Assemblée nationale. Un rapport très commenté et reçu de façon pour le moins mitigée. Si le tourisme en France croît moins vite que le tourisme mondial, il ne faudrait surtout pas chercher à importer le modèle espagnol. Pourquoi ? Explications avec plusieurs observateurs du secteur.


Rédigé par le Lundi 12 Octobre 2026 à 07:01

Les députés Alexis Jolly et Vincent Rolland ont déposé un rapport très commenté dans le secteur touristique - Depositphotos
Les députés Alexis Jolly et Vincent Rolland ont déposé un rapport très commenté dans le secteur touristique - Depositphotos
Il ne fait plus vraiment de doute que les jours, surement les mois, de la France sur la plus haute marche du podium sont comptés.

Nous parlons là, bien sûr, de celle de première puissance touristique mondiale. Si elle ne l’est pas en matière de recettes, puisqu’elle arrive troisième derrière les États-Unis et l’Espagne, elle le reste encore en nombre de visiteurs.

Sauf que son dauphin affiche une tout autre croissance. Et cela commence à inquiéter en haut lieu, à commencer par nos députés.

À tel point qu’une mission d’information sur les freins au développement de l’économie du tourisme a été commandée par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale.

Cette mission a rendu ses conclusions dans le but de libérer le plein potentiel de l’économie du tourisme. Derrière ce document, nous retrouvons un député du Rassemblement national, Alexis Jolly, et un autre de la Droite républicaine, Vincent Rolland.

Et, pour les deux élus, le tourisme est avant tout une affaire de gros sous.

"La France attire plus de visiteurs que ses concurrents, mais en retire moins de richesse. Ce paradoxe démontre l’écart entre ce dont notre pays bénéficie effectivement et ce qu’il pourrait réellement retenir", écrivent-ils en introduction.

Une phrase qui nous rappelle quelque chose.

Norme, frein, Espagne, taxe et aérien... une sémantique pro-business

En juillet 2025, Alliance France Tourisme tenait un colloque au Palais du Luxembourg.

L’organisation avait alors affirmé qu’il était temps de dépasser le seul objectif quantitatif pour se focaliser sur la valeur. Terminés les 100 millions de visiteurs internationaux, bienvenue à l’ambition d’atteindre les 100 milliards d’euros de recettes générées par ces mêmes voyageurs.

En 2025, la France avait atteint un record de revenus touristiques, avec 77,5 milliards d’euros.

Et pour permettre au tourisme de passer la surmultipliée et de découper les freins à la tronçonneuse, les deux élus ont échangé avec 18 structures représentant un large éventail d’acteurs, parmi lesquels des fédérations professionnelles, des opérateurs publics, des élus ou encore des experts.

Les freins, comme le dit le texte, ont été principalement mis en exergue par Alliance France Tourisme, un "lieu de réflexion et d’action" qui regroupe des acteurs comme Pierre & Vacances, Accor, Air France, la Compagnie des Alpes, SNCF Connect ou Disneyland Paris, mais aussi bien d’autres.

Un organe de lobbying qui revient souvent, voire très souvent, puisqu’il figure parmi les occurrences les plus citées dans le rapport, avec 35 apparitions. Tout comme "Espagne" et "espagnol", cités 24 fois, "norme", 40 fois, "développement", 39 fois, "frein", 29 fois, puis "aérien", 19 fois, et "taxe", 18 fois.

Une sémantique qui met donc en avant les aspects économiques de l’industrie, occultant parfois ses effets de bord.

"L’apparition à de nombreuses reprises d’Alliance France Tourisme pose même des questions déontologiques sur ce rapport.

On dirait que c’est de la propagande ou un plaidoyer. Que l’industrie se défende, car elle crée de l’emploi et des retombées économiques, c’est normal et cela ne dérangera personne. Mais elle ne doit pas le faire en manipulant les chiffres. Il faut comparer ce qui est comparable.

Après l’été que nous avons vécu, avec les incendies et les canicules, mettre en avant l’aérien, alors que c’est le seul secteur qui ne décarbone pas pendant que toutes les autres industries décarbonent, ce n’est pas sérieux.

Pour moi, ils se moquent de la planète, des conditions de travail et de la pression foncière. C’est une espèce de fuite en avant qui m’étonne
", peste Prosper Wanner, sociologue et enseignant-chercheur en médiation culturelle des arts à Aix-Marseille Université.

Tourisme : "Nous n’aurons jamais le même modèle que l’Espagne"

Si l’aérien tente de faire des efforts, en renouvelant sa flotte et en incorporant du carburant dit durable, dans les chiffres, la courbe ne s’infléchit pas assez fortement.

Selon le ministère de la Transition écologique, les émissions de CO2 du transport aérien commercial de passagers en France ont augmenté de 4 % en 2024, soit un peu moins que le trafic, en hausse de 6 % en passager-équivalent-kilomètre transporté.

Ce n’est pas tout. Le rapport se serait aussi basé sur des chiffres faussés, comme ceux des recettes des visiteurs étrangers en Espagne, qui prennent en compte les vols internationaux, ce qui n’est pas le cas en France.

"Ils intègrent aussi bien l’aérien que les forfaits touristiques. L’aérien représente 20 % de cette somme, et les forfaits touristiques 18 %. Les recettes sont donc gonflées de 38 % par rapport à notre pays.

Le rapport ne prend pas en compte le taux de fuite en Espagne, c’est-à-dire l’argent qui sort du pays sans être redistribué à la population locale, qui est très conséquent.

Il y a quand même eu des études qui montrent qu’aux Canaries, les voyages à forfait représentent près de 50 % des séjours. À Benidorm, c’est 40 %. Le taux de fuite est donc conséquent.

On compare ici deux modèles très différents,
" recontextualise Prosper Wanner.

A lire : "Les Canaries ne sont pas à vendre", les raisons de la colère

Si l’Espagne prospère sur la scène touristique internationale, n’oublions pas que son modèle très intensif serait difficilement duplicable en France.

Non seulement nous n’avons ni les infrastructures pour accueillir des centaines de milliers de voyageurs dans des hôtels all inclusive toute l’année en bord de plage, ni les aéroports, ni même la météo.

"Nous n’aurons jamais le même modèle que l’Espagne.

Nous ne pourrons jamais faire cela sur la côte Atlantique, tout simplement parce que, quand il fait 30 degrés à Ténérife, il fait 17 degrés à La Baule ou 18 à Biarritz. Au mois d'octobre, les gens vont à Tenerife, ils ne vont pas se baigner en Vendée.

Si l’on prend les quatre aéroports de Corse, ils totalisent près de dix fois moins d’arrivées de passagers que l’aéroport de Palma, avec 4,37 millions de passagers contre 33 millions pour le seul aéroport espagnol, ndlr.

Si l’on veut dix fois plus de gens qui arrivent en Corse, il faut dix fois plus d’offre. Mais je doute que les Corses aient envie d’avoir dix fois plus de touristes
", recadre Jean Pinard, président de la société de conseils Futourism.

"On retrouve surtout une logique de dérégulation"

Pour concurrencer l’industrie touristique espagnole, le rapport prévoit donc de revoir les normes afin de faciliter le développement de l’offre touristique en France.

Le problème concerne principalement les règles environnementales et d’urbanisme, comme la préservation des espèces et le principe de zéro artificialisation nette, le ZAN.

Les deux députés proposent ainsi de dispenser d’évaluation environnementale les projets de renouvellement d’équipements touristiques. Pour les projets de modernisation, ils suggèrent aussi de leur octroyer d’office la reconnaissance d’une raison impérative d’intérêt public majeur, afin de pouvoir déplacer les espèces sauvages qui seraient concernées par ces projets.

L’application du principe ZAN devrait aussi, selon eux, s’adapter aux spécificités géographiques et économiques des territoires, en prévoyant des dérogations pour les projets touristiques structurants.

"Lorsque les réglementations environnementales sont évoquées, le député Jolly (RN, ndlr) les présente comme un 'sabotage organisé'.

Officiellement, il ne demande pas leur suppression, mais souhaite qu’elles cessent d’être utilisées comme un frein systématique à l’investissement. Le propos reste néanmoins troublant, dans un contexte où le dérèglement climatique constitue une menace majeure.

Il dénonce également la puissance de certains réseaux qui auraient fait du blocage une stratégie, laissant entendre à demi-mot que toute forme d’opposition devrait cesser.

Le terme de 'simplification' est omniprésent dans ce rapport. Mais derrière ce mot-valise, on retrouve surtout une logique de dérégulation
", déplore Marc Pili, délégué général de Vacances Ouvertes.

Loin de nous l’idée de ne pas entendre les messages des patrons et professionnels qui se plaignent continuellement des excès de normes. Cette constance traduit une réalité que les responsables politiques de tous bords doivent entendre.

Car si les dirigeants en mesure d’investir et de maintenir l’emploi ne ressentent pas une confiance suffisante dans l’avenir du pays, alors l’industrie touristique s’en trouvera considérablement affaiblie.

La simplification abordée par le rapport ne concerne pas seulement les normes, mais aussi le millefeuille administratif.

Pour y remédier, les deux élus soumettent l’idée de désigner un ministre du Tourisme de plein exercice, mais aussi d’instituer un guichet unique, afin de faciliter le parcours des porteurs de projet à travers l’ensemble des procédures administratives, normatives et de financement.

"ce négationnisme à la mode touristique ne peut laisser indifférent"

Cette proposition prête à sourire de nombreux observateurs, car elle est portée par Alexis Jolly, député du Rassemblement national.

Ce même parti a dévoilé, dans son contre-budget présenté comme la matrice du programme économique de sa candidate à l’élection présidentielle, l’objectif de supprimer "la quasi-totalité des agences et autres organismes parasites", a expliqué Marine Le Pen. D’ailleurs, en interne chez Atout France, tout le monde se fait à l’idée de devoir empaqueter ses affaires en cas de victoire du RN.

"L’environnement est seulement vu comme une contrainte réglementaire, qui ralentit ou renchérit l’investissement touristique, dans une pensée très XXe siècle, antérieure à la diffusion des connaissances scientifiques sur le rôle des transports, en particulier dans le réchauffement climatique.

Au lieu de s’interroger sur le niveau d’activité touristique possible au regard des contraintes environnementales, le projet consiste à adapter ces contraintes pour permettre aux projets touristiques de se réaliser.

Dans une actualité agitée, où l’anxiété d’une classe d’âge se traduit par un mouvement social d’ampleur qui interroge et/ou inquiète, ce négationnisme à la mode touristique, qui va jusqu’à proposer une sorte de 'guichet d’accélération' du tourisme, ne peut laisser indifférent
", interpelle Rémy Knafou, géographe et auteur du livre Hypertourisme, le tourisme à l’épreuve de sa démesure.

Pour les observateurs interrogés, le rapport trouve davantage sa source dans les politiques de Trump et de Milei que dans celles de Pedro Sánchez.

Le Premier ministre qui a fortement augmenté le revenu minimum, pris diverses mesures pour canaliser les effets de bord de l’industrie touristique et fait lui aussi face à une contestation populaire contre le développement touristique.

Caroline Mignon déplore qu’aucun acteur du monde associatif, de l’environnement ou des ONG, à l’image de l’ADEME ou de l’Office français de la biodiversité, n’ait été consulté. Le rapport n’intègre donc, selon elle, aucun véritable objectif de transition.

"Ceux qui combattent l’immigration considèrent que seuls les étrangers amènent de la valeur"

Outre ces sujets, il y a un grand absent des 61 pages du document : les Français !

Dans un pays où près de 40 % des habitants ne partent jamais en vacances, un taux constant depuis les années 1980, quand il atteint seulement 13 % au Royaume-Uni, 20 % en Allemagne et 25 % aux Pays-Bas, cette question devrait être cruciale.

A lire : Budget : le gouvernement provoque l’indignation de l’industrie touristique !

"Ils parlent très peu, comme d’habitude, du tourisme domestique, comme s’il n’existait pas, comme s’il n’était pas intéressant.

On attend que ces élus trouvent des solutions pour héberger les saisonniers dans les stations balnéaires et les stations de ski, mais rien ou presque.

Après, vous savez, ce genre de rapport va au mieux aider à allumer un bon feu de cheminée, car, comme tous les rapports précédents qui n’ont jamais été suivis d’effet, celui-ci ne va déboucher sur rien
", ironise Mark Watkins.

Le fondateur de Coach Omnium alerte aussi sur les données, en martelant qu’il est impossible d’identifier et de comptabiliser précisément les touristes européens en raison de la libre circulation dans l’espace Schengen.

Bien que les Français soient et de loin les premiers clients de l’industrie touristique et contribuent à la faire tourner, une fois la lucrative clientèle étrangère retournée chez elle, aucune mesure n’est pensée pour faire de nos compatriotes un véritable levier de croissance.

"Ce qui est assez cocasse, c’est que l’autoproclamé parti du peuple, (le Rassemblement national, ndlr), qui passe son temps à parler d’immigration, considère que ce sont les étrangers qui amènent de la valeur en tourisme, tout en n’ayant rien écrit sur le fait d’aider les Français à partir en vacances.

Ce débat sur la valeur est une vue tronquée et un discours démagogique
", souffle Jean Pinard.

Un même parti qui oublie aussi que l'immigration participe grandement à la vie du secteur, il suffit de regarder dans les hôtels et les restaurants.

Alors que la France a connu son été le plus chaud de son histoire, que le mois de septembre a battu tous les records et que le niveau des nappes phréatiques est au plus bas, affichant une situation "très préoccupante", les rapporteurs proposent de reconnaître la connectivité aérienne et la desserte fine des territoires comme des composantes de la stratégie touristique nationale, tout en allégeant la fiscalité sur ce secteur.

L'aérien est indispensable à la desserte de la France, comme destination touristique, mais aussi comme nation, mais d'ici à l'ériger en pilier de la stratégie nationale...

""Ce sont des élus de l’Isère et de la Savoie qui ont été, de par leurs parcours professionnels précédents et leurs vécus actuels d’élus, au contact direct des exploitants des stations de montagne, lesquels ont des intérêts bien précis dans les recommandations suggérées.

La lecture de ce rapport montre que le seul et unique angle traité est celui de l’économie, orienté dans le sens des intérêts économiques de certains, avec l’objectif de pérenniser l’activité 'comme avant".

Il paraît particulièrement préoccupant que le mandat donné par l’Assemblée nationale sur ce rapport tolère, en 2026, une publication en l’état, sans processus de vérification scientifique et avec une négation des enjeux physiques planant sur ces territoires pourtant directement soumis aux impacts les plus lourds du changement climatique
", conclut Elsa Brindazur, fondatrice d'Happy Travels.

L’enjeu n’est pas d’opposer l’économie à l’écologie et aux questions sociales. Il est de rappeler que toutes nos actions et toutes nos décisions ont un impact.

Le tourisme, comme les autres secteurs, doit s’inscrire dans une vision plus lointaine que sa seule contribution au PIB, sous peine de générer de nouvelles frustrations.

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